Jacqueline Penninckx, inspectrice d'académie, inspectrice pédagogique régionale de mathématiques
Aline Robert, professeur des Universités, chercheur en didactique des mathématiques
La question de l'enseignement dans les établissements difficiles, situés en ZEP ou en REP, est rarement abordée en partant de l'enseignement d'une discipline. Cette entrée disciplinaire nous a pourtant semblé devoir être essayée. En effet, dans l'exercice de leur métier, les inspecteurs observent des professeurs qui, sans adopter le niveau des élèves, s'adaptent à la classe tout en maintenant un « bon niveau » d'exigence, et qui essayent d'entraîner les élèves à la rigueur, à l'argumentation, à l'honnêteté intellectuelle en s'appuyant sur les connaissances à leur faire acquérir dans le cadre des programmes. Mais ces professeurs s'interrogent et sont parfois guettés par le découragement car ils doivent déployer une énergie considérable et le travail qu'ils parviennent à maintenir dans les classes est rarement repris par les élèves eux-mêmes à l'extérieur du collège. Il y a donc lieu de les aider. D'autre part, comment aider aussi les professeurs qui sont plus démunis devant certaines situations de classe ? La plupart s'investissent dans leur travail quotidien, mais il leur est difficile de dépasser les premières déceptions lorsqu'ils mettent en place un dispositif particulier et que les effets escomptés sur les élèves ne sont pas immédiats ou sont trop coûteux en temps ou en dépense d'énergie.
À l'initiative de quelques inspecteurs pédagogiques régionaux et de professeurs-formateurs de mathématiques des académies d'Amiens, de Versailles et de Paris, un groupe de travail s'est constitué durant l'année scolaire 1996-1997 autour de professeurs volontaires des trois académies. Nous sommes partis du constat que, dans leurs pratiques (préparation des cours, animation de la classe, choix des activités, etc.), tous les enseignants disposent d'une petite marge de manoeuvre. Ainsi, ils peuvent donner plus ou moins d'exercices, ces exercices peuvent être plus ou moins difficiles ; ils peuvent donner plus ou moins d'explications, faire plus ou moins de démonstrations en cours, laisser travailler les élèves plus ou moins seuls, etc. Nous nous sommes demandé quelle utilisation en font les professeurs de mathématiques qui enseignent dans des établissements difficiles. Plus généralement, quel enseignement des mathématiques peut-il être fait dans ces établissements ? Certains choix de pratiques en classe peuvent-ils avoir un effet positif sur l'apprentissage des élèves et, peut-être à terme, favoriser la réconciliation avec l'école comme « lieu d'apprentissage », et, par suite, avoir aussi un effet, même minime, sur les problèmes de « violence à l'école ».
Ce groupe de travail s'est fixé essentiellement pour objectif de préciser des diagnostics, d'échanger des scénarios qui « marchent » et de les réunir en banque de données.
Nous avons proposé des réunions avec tous les participants des deux académies pour écouter des témoignages, échanger des expériences. Nous avons aussi fait appel à des intervenants extérieurs pour nourrir la réflexion.
Pour être au plus prêt des attentes du terrain, la composition des groupes de réflexion a évolué et les thèmes ont varié au fil de ces dernières années.
Les observations que nous avons pu faire (inspecteurs, formateurs) dans des classes situées en établissements difficiles, complétées par une enquête et par les résultats des travaux menés dans le cadre du groupe de travail interacadémique « Amiens/Versailles » sur l'enseignement des mathématiques en ZEP, permettent de disposer d'éléments d'informations assez globaux sur les représentations des enseignants de mathématiques concernant leurs pratiques en classe.
La prise en compte de la dimension individuelle
Il semble aux enseignants qu'il est nécessaire de s'occuper personnellement des élèves pour les aider à comprendre ce que l'on attend d'eux, parce qu'ils ont un tel rapport à l'école qu'ils sont perdus et que leurs attentes se portent sur le professeur. Il faut donc corriger individuellement en passant dans les rangs, aider individuellement, vérifier individuellement. Il y a là un constat assez partagé qui met en jeu un rôle particulier de l'enseignant, sorte de condition nécessaire, mais pas suffisante, à l'apprentissage.
Le recours au concret
Selon les professeurs, il faut faire référence au concret, montrer que ce qui est enseigné peut servir en mathématiques ou ailleurs, donner des exemples d'application.
Le recours aux jeux ou à des formes sans cesse renouvelées de modes d'enseignement
Pour conquérir l'attention des élèves, pour les motiver, il faut faire des détours et proposer des activités « non ordinaires » (extraordinaires) qui servent à obtenir ce qui se passe sans cela dans des classes « ordinaires ».
Une certaine simplification
Pour enseigner correctement, il vaut mieux faire plus simple et bien, donner des exercices plus faciles, répéter, rappeler plus souvent que dans d'autres classes : voilà un sentiment assez partagé par les enseignants. Dans le même ordre d'idée, ces derniers peuvent être amenés à renoncer aux « devoirs à la maison » au profit d'exercices à chercher, etc.
Mais par ailleurs, on constate de très fréquents changements1 qui faussent les constats qui peuvent être faits. Très souvent, les professeurs mettent en place dans leurs établissements des dispositifs pour motiver les élèves (jeux, clubs, etc.). Dans leurs classes, ils essaient des pratiques particulières (par exemple, gestion des cahiers des élèves, carnets de vocabulaire, « petits trucs » pour faire apprendre les leçons, recours au concret). Mais ces essais sont souvent ponctuels et en réponse à des situations particulières. Même les professeurs qui s'investissent beaucoup et prennent les problèmes à bras-le-corps ne se sentent pas assurés dans leurs essais et, faute d'une certaine validation, ils sont enclins à changer de méthodes pour se lancer dans d'autres essais ou risquent de céder au découragement.
En ce qui nous concerne (inspecteurs, formateurs, chercheurs), nous nous demandons comment adapter l'enseignement aux contraintes fortes de ce type de classes sans renoncer à ce qui fait apprendre, comment conserver les mêmes exigences que dans les établissements « ordinaires » en adaptant les formes d'enseignement aux difficultés des élèves dans un combat incessant et sans cesse renouvelé, à la fois pour imaginer ces nouvelles formes (c'est ce que nous appellerons l'extraordinaire) et pour obtenir que les élèves jouent le jeu.
Certains travaux de recherche en didactique, portant sur l'enseignement des mathématiques aux élèves en difficulté2 ont révélé que des scénarios particuliers ayant une certaine efficacité dans des classes standard ne sont pas facilement utilisables dans des classes difficiles.
À cela plusieurs raisons sont avancées :
Il nous semble qu'en ZEP, l'enseignant doit assurer des médiations entre les élèves et le « savoir » beaucoup plus conscientes, organisées, quotidiennes, répétées et explicites que dans des établissements « ordinaires » :
Des professeurs de nos académies sont engagés dans des « expérimentations5 » simples mais systématiques, répétées et sur un temps assez long. Quelques petits groupes sont accompagnés par des formateurs de l'IUFM ou bénéficient de l'aide de l'INRP. Il s'agit de pratiques qui peuvent paraître banales mais qui, dans l'urgence de la classe et peut-être aussi parce que les professeurs sont toujours soucieux de faire entrer de l'extraordinaire pour motiver les élèves, sont rarement utilisées de façon récurrente. Ces pratiques devraient a priori favoriser l'acquisition de méthodes de travail chez les élèves et les aider à entrer dans l'activité mathématique. C'est ce que nous espérons voir confirmé.
1 Nous avons demandé à des professeurs de faire des monographies de ce qui a été essayé dans leurs établissements (Colloque des GRAF - Amiens 1997). Ces monographies confirment cette propension à essayer quelque chose puis à abandonner telle ou telle action (clubs, structures particulières, etc.) pour s'engager dans d'autres actions qui peuvent d'ailleurs avoir été essayées ailleurs et avoir été abandonnées elles aussi.
2 Il faut aussi noter qu'il faudrait distinguer de quelles difficultés il s'agit : dans les établissements difficiles, les élèves ne sont pas tous en difficulté sur le plan cognitif, loin s'en faut (voir à ce sujet la note d'information de la DPD de janvier 2000 ). Mais le manque de travail et le manque de capitalisation des connaissances débouchent souvent sur des difficultés scolaires dont l'interprétation par les enseignants n'est pas dénuée d'ambiguïté. Cette idée est unanimement partagée par les observateurs (inspecteurs, formateurs et chercheurs) sans être cependant confirmée par des recherches systématiques.
3 Que ces intermédiaires ou ces détours proviennent de l'enseignant ou que ce soit l'enseignant qui les fasse accomplir par les élèves eux-mêmes.
4 D. Butlen - M. Pézard : Écrits collectifs dans des pratiques de calcul mental qui font progresser les élèves dans la résolution de certains problèmes numériques.
5 Voir sur le site Internet de l'académie de Versailles (http://euler.ac-versailles.fr/).
© DGESCO/SCÉRÉN-CNDP, 2000